Le systĂšme sanitaire face Ă  la crise, exemple de l’hĂŽpital : un manque de moyen ou un manque d’adaptabilité ?

De 1970 Ă  nos jours les grandes rĂ©formes hospitaliĂšres ont toutes tentĂ© de planifier, sectoriser, refonder, transformer le systĂšme hospitalier pour en amĂ©liorer la gestion, le rendre plus « performant » dans des aspects aussi divers que variĂ©s : management, gouvernance, droits des malades, coopĂ©rations, accĂšs aux soins, financement… 

Pour autant face aux enjeux Ă©conomiques et sociaux croissants, on voit la persistance des difficultĂ©s structurelles (situation financiĂšre trĂšs prĂ©occupante – encours de la dette hospitaliĂšre Ă  30 milliards d’euros en 2019 – pĂ©nurie de personnels, inĂ©galitĂ©s territoriales d’accĂšs Ă  des soins de qualitĂ©, concurrence exacerbĂ©e entre Ă©tablissements au profit du secteur privĂ©…). En 2003, l’AssemblĂ©e nationale pointait de surcroĂźt un « dĂ©senchantement [hospitalier] […] qui a bien mis en Ă©vidence la nĂ©cessitĂ© de donner aux personnels hospitaliers un motif d’action » (1).

En pleine crise sanitaire Covid-19, le motif d’action des hospitaliers est pourtant extrĂȘmement clair : soigner les malades quitte Ă  se mettre en danger (soignants en premiĂšre ligne parfois munis de protections partielles), quitte Ă  faire bouger les lignes au cƓur mĂȘme d’une structure que l’imaginaire collectif a souvent pu taxer d’immobilisme. L’hĂŽpital peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un laboratoire d’innovations vivant pour s’essayer Ă  transformer concrĂštement le secteur public. En s’accommodant de leurs conditions (pĂ©nurie de moyens humains, matĂ©riels), les professionnels de santĂ© ont saisi des ressources alternatives et transformĂ© leurs habitudes : 

-Recours aux FabLab pour la fabrication des Ă©quipements de protection individuelle
-Recours aux innovations, y compris frugales : fabrication de masques en tissu (exemple du CHU de Grenoble lance un patron pour confectionner les masques en tissu), fabrication d’un respirateur en imprimante 3D (exemple du projet MaKair au le CHU de Nantes)
-Éviction des comportements de concurrence (exemple des transports de patients en train d’un CHU Ă  l’autre, dons et prĂȘts de matĂ©riels entre Ă©tablissements, mise en place d’une coordination territoriale naturelle)
-Recours accru au numérique (télémédecine)

Dans l’urgence et la nĂ©cessitĂ©, l’hĂŽpital (et tous ses professionnels) s’investit dans ce que nous avons de commun, la santĂ©. Lorsque sur le terrain, l’engagement professionnel se fonde pleinement sur ce qu’il y a de commun, cela induit nĂ©cessairement la transformation de la vision et des modalitĂ©s gestionnaires du service dans son ensemble.

Si le PrĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration HospitaliĂšre de France a pu Ă©voquer qu’un « chantier majeur de dĂ©-bureaucratisation de l’hĂŽpital » (2) est Ă  attendre, l’Ă©viction rĂ©cente d’un Directeur GĂ©nĂ©ral d’ARS aprĂšs avoir tenu des propos jugĂ©s inappropriĂ©s en cette pĂ©riode de crise sanitaire illustre cette dĂ©connexion rĂ©elle qui peut exister entre la vision technocratique et la rĂ©alitĂ© des agents publics au quotidien. 

La reconnexion de ces deux sphĂšres, si tant est qu’elle soit possible ou souhaitable, invite Ă  sortir franchement du mythe (3) : « La France, le meilleur systĂšme de santĂ© au monde ». Devons-nous rester confinĂ©s dans une approche gestionnaire technique et concurrentielle de l’hĂŽpital ou, sans nostalgie, commencer Ă  y expĂ©rimenter une vraie politique des communs ?

(1) Rapport d’info sur l’organisation interne de l’hĂŽpital, 19 mars 2003, p. 79

(2) Interview FrĂ©dĂ©ric Valletoux « Nous avons devant nous un chantier majeur de dĂ©-bureaucratisation de l’hĂŽpital », par Solveig Godeluck, Les Echos, 8 avril 2020

(3) Au sens du mythe comme langage politique qui fabrique le monde, Francois Laplantine